MILLE AVOCATS DU GRAND SIÈCLE

Dandin:
« Il faut de part et d’autre
avoir un avocat
Nous n' en avons pas un
»
Léandre:
« Eh bien! il en faut faire
Voila votre portier et votre secrétaire
Vous en ferez, je crois, d'excellents avocats ;
Ils sont fort ignorants 

Telle est l'image que les études classiques véhiculaient sur les avocats du Grand Siècle dans l'enseignement secondaire. Racine, ayant eu maille a partir avec
eux, laissait pour toute trace, l'image d'hommes peu instruits, chicaneurs et avides.  d'argent. La recherche historique a balayé ces clichés et mis en lumière l'importance
des hommes de loi sous I' Ancien Régime. La belle thèse de Maurice Gresset, Gens
de justice à Besançon de la conquête française a 1789, en est une parfaite
illustration. Dans toute les villes d’Ancien Régime, et plus encore dans celles ou siège un parlement comme Bordeaux, l'homme de loi tient une place de choix, tant
dans la société urbaine que dans la sphère des pouvoirs. Mais, au sein des milieux judiciaires, les avocats,
à la différence des magistrats de haut rang et des petits
auxiliaires comme les huissiers ou les procureurs, ne sont pas des officiers, détenteurs de charges vénales et héréditaires

 
A l'inverse d'autres villes, les avocats bordelais, du Grand Siècle n'ont guère suscité d'intérêt. Dans la monumentale
Histoire de Bordeaux de la Fédération Historique du Sud-ouest, le volume consacre a la première modernité, Bordeaux de 1453 a 1715, ne leur accorde qu'un demi
paragraphe pour évoquer leur «situation enviable» par rapport aux procureurs. Si Etienne Cleirac est nommément cité, aucun avocat n'apparait dans la présentation
des bibliothèques privées de l'époque. Les avocats du 17
e siècle ont été victimes de la gloire de leurs prédécesseurs, des esprits distinguent comme Guillaume Leblanc,
comme le célèbre poète Pierre de Bach, disciple de Ronsard, ou le procureur syndic de la ville Gabriel de Lurbe, auteur d' un intéressant Burdigalensium Rerum

Chronicon. Ceux de la seconde moitié du 18e siècle, qui ont joué un rôle majeur au cours de la Révolution ont suscité un regain d'intérêt depuis quelques années. II faut
citer parmi plusieurs memoires de maitrise, celui de Virginie Le Roux, dirigé par Josette Pontet en l'an 2000 sur Les avocats bordelais sous la Révolution. La thèse
d'Anne de Mathan, soutenue en 1999 sur Les hommes de la Gironde: acteurs,
enjeux et modalités de l'insurrection de 1793 a bien mis en valeur le rôle des
Guadet, Gensonné, Vergniaud. Les avocats du 17
c siècle auraient-ils démérité, entre les acteurs de l'humanisme bordelais et ceux du fédéralisme girondin ? II existe
pourtant une continuité et si I' on peut considérer Bernard Automne, avocat au parlement de Bordeaux comme un Agenais, ses confrères, Jacques de Fonteneil,
Daniel de Priezac ou Etienne Cleirac étaient en leur temps de très grands avocats. Mais, encore en 1999, selon le Professeur Gerard Guyon,
« la vie et l' œuvre de
I'avocat-jurisconsulte Bernard Automne ne sont pas encore sorties des limbes de I'histoire, pas plus d' ailleurs que celle des autres grands juristes du ressort du
parlement de Bordeaux»
4. Les recherches menées depuis une décennie sur la jurade bordelaise ont mis en valeur la place éminente des membres du Barreau au sein de la
société urbaine du 17
e siecle.
Faire revivre les avocats ayant vécu
à Bordeaux, à l'exc1usion de leurs collègues qui pouvaient plaider devant la Cour souveraine mais exerçaient la
majeure partie de leurs activités professionnelles dans les diverses sénéchaussées du parlement de Guyenne, repose sur la consultation d'une multitude de sources.
Archives Nationales, Départementales et Communales ont été visitées. Bien qu'il s'agisse ici d'une première approche d'un milieu fondé presque exc1usivement sur le mérite, très divers et très complexe, et au coeur, nous semble-t-i1, du processus d'ascension sociale sous I' Ancien Régime,
il était nécessaire, s'agissant d'une
profession juridique, de ne pas négliger le métier d'avocat au profit du milieu social. La consultation répétée des arrêtistes bordelais et toulousains, des ouvrages
juridiques de l'époque permet de reconstituer le statut professionne1, les méthodes de travail et l'art oratoire des membres les plus illustres du barreau.
Notre propos vise d'abord
à resituer la place des avocats dans la ville de Bordeaux, dans la société certes mais aussi dans l' espace, de faire renaitre leur cadre
de vie citadin et rural, tout en rentrant dans l'intimité de leur vie familiale. L'avocat, homme de loi, est un homme instruit, n' en déplaise
à Racine, et aprés des études
secondaires dans les collèges bordelais,
il a fréquenté les bancs de l'Université. La disparition de la quasi totalité des archives anciennes de la Faculté de Droit de
Bordeaux empêchera
à tout jamais les comparaisons avec Toulouse, Poitiers ou Paris mais une collecte patiente d'informations éparses met davantage en lumière
cette vénérable institution. Le livre est un instrument de travail irremplaçable pour l'avocat et nous regrettons que l'éminent spécialiste des Bibliothèques bordelaises,
Louis Desgraves, qui nous avait donné de précieux conseils, ne puisse voir aboutir ici des recherches qu'il avait encouragées. Quelques belles bibliothèques bordelaises
du 17
e siècle étaient connues comme celles de parlementaires illustres mais celles des milieux sociaux intermédiaires dorment encore dans des fonds notariaux sous
exploités. Enfin l'activité professionnelle des avocats a pu être analysée même si les traces de l’ éloquence du barreau bordelais font souvent défaut. Grace aux recueils
d'arrêts
il est possible de brosser le portrait des avocats plaidants tandis que les sentences arbitrales, mines d'informations pour les juristes, font resurgir la
nombreuse clientèle des avocats consultants.
Mariages, testaments, inventaires après décès, procurations, actes de ventes au d'achats, sentences, arrêts font émerger de I’ ombre un millier d'individus qui ont
exercé ou simplement porte le titre prestigieux d'avocat sous le règne des trois premiers Bourbons entre 1589 et 1715. Si la plupart sont restés un simple nom,
d'autres nous ont fait pénétrer dans leur intimité familiale, domestique ou professionnelle. Dans la société d’Ancien Régime, jugée trop souvent rigide,
l'ascension sociale est toujours possible, plus ou moins rapide selon les époques, les lieux et les milieux sociaux.
« Estat » original s'il en est, associant élite du tiers état
et membres de la noblesse, I' ordre des avocats, que I' on intègre par le mérite et le serment, offre des perspectives d'ascension sociale aux fils doués de la bourgeoisie,
tout en restant gratifiant pour certains rejetons nobles qui ne peuvent tous accéder aux prestigieuses charges de la magistrature ou servir le pays dans les armées
royales.

Prix: 15 €                                                                                                                            
Port: 4,5 €                                                                                                                            
ref:  sahcc01